L’Arbre, franco-australien, est le second long métrage de Julie Bertuccelli, après Depuis qu’Otar est parti, Grand Prix à la Semaine de la Critique en 2003 et César de la meilleure première œuvre en 2004.

Le sujet du film peut susciter certaines craintes. Dawn (Charlotte Gainsbourg) et son mari Peter vivent heureux : ils s’aiment, ils aiment leurs quatre enfants, leur paisible rythme de vie et la grand demeure dans laquelle ils habitent depuis des années, donnant sur un panorama magnifique et surplombée par un figuier gigantesque. Peter meurt brusquement, et tout s’écroule pour Dawn. Ne trouvant ni la force de s’occuper de ses enfants, ni celle de se tenir debout, elle reste au lit, erre dans sa maison, murée dans sa douleur.

Sa fillette Simone (8 ans, dont la perspicacité et la sagesse sont hélas trop extrêmes pour être vraiment crédibles) a au contraire choisi de rester heureuse, malgré l’absence de son père qui lui manque tant. Le deuil est plus facile pour l’enfant, car elle a découvert que Peter s’était réincarné dans le figuier. Là, à l’abris, protégée par les grands feuillages, elle lui parle, lui raconte ses journées, lui demande de ses nouvelles et trouve ainsi un point d’apaisement. Pour aider sa mère, Simone lui fait part de son secret. Comme elle, Dawn se persuade que Peter ne les a pas quittés, et elle retrouve la force de continuer à vivre. Cette croyance insensée est relayée par des apparitions insolites d’animaux (grenouilles, chauve souris…) qui maintiennent le film à la lisière du fantastique.

Le thème du deuil peut être envisagé avec appréhension, tant il est facile qu’il entraîne des longueurs (la longue période de dépression), une perte de rythme, une insistance sur la douleur pouvant engendrer un larmoyant facile. Julie Bertuccelli évite ici tout cela. L’ouverture du film est efficace : quelques scènes suffisent à nous faire comprendre l’amour qui règne entre Dawn et Peter, et l’attachement des enfants à leur père. Point n’est besoin d’insister, leur souffrance à venir sera pour nous une évidence. Charlotte Gainsbourg s’en tire bien : elle ne surjoue pas la veuve éplorée, son seul visage, sa seule façon de déplacer laborieusement mon maigre corps, suffisent.

Dawn rencontre un autre homme, et là encore nous pouvons craindre de la voir hésiter trop longtemps (ai-je le droit de reconstruire ma vie ? Peter m’autorise t-il à être heureuse sans lui ?). Mais il ne s’agit tout d’abord pas de ça, Dawn se lançant dans sa nouvelle relation sans vraiment tergiverser, sans doute parce que, grâce à l’arbre censé être habité par l’esprit de Peter, elle ne se rend pas encore compte que ce dernier a disparu.

Si conflit il y a, il intervient plus tard, après confirmation qu’une nouvelle vie à deux vaut la peine d’être vécue, et que Dawn peut se l’autoriser. L’arbre sera le vecteur d’un mouvement de recul de la protagoniste. Le figuier, en effet, est tellement gigantesque que ses racines qui prolifèrent, ses branches qui tombent, menacent de détruire la maison. Dawn décide de le faire abattre, mais la résistance de Simone (dont le personnage est bien plus développé par rapport aux autres enfants, ce qui entraîne un déséquilibre un peu gênant), qui ne tolère pas qu’on détruise l’incarnation de son père, la fait changer d’avis. De façon tout à fait irrationnelle, Dawn s’entête à rester dans sa maison menaçante et rejette son nouvel amant qui, réagissant selon le bon sens et non l’émotionnel, ne peut pas la comprendre. Seuls les éléments naturels (dans une scène impressionnante et magnifique), en conduisant Dawn au bout des conséquences de sa décision, pourront mettre en mouvement quelque chose, la faire revenir sur sa position.

La cristallisation, en l’arbre, de la problématique du deuil et des conflits qu’elle engendre, confère au film une vraie densité en même temps qu’elle lui permet d’éviter les clichés. L’existence symbolique du figuier est en outre relayée par des plans beaux et forts, où l’œil aime suivre la caméra qui prend le temps de décrire les branches, les feuilles, les racines, le vent, le vert qui se détache sur l’immense ciel bleu. Comme l’arbre, la maison est un personnage à part entière : elle a un rôle dans le récit, et on aime autant parcourir son espace que les mouvements et émotions des personnages qui y circulent. L’ancrage australien du film, propice à susciter un sentiment d’immensité vertigineuse, participe de la magnificence de ce dernier.

L’Arbre, distribué par Le Pacte, sortira en France le 11 août prochain.

Marion Pasquier