Mike Leigh vaut cher à Cannes. La foule se presse pour aller voir Another Year, le quinzième long métrage de ce cinéaste déjà détenteur d’une palme d’or pour Secrets et Mensonges et d’un lion d’or pour Vera Drake. Les moins accrédités se ruent devant le marché du film (d’où sort les vrais badges, signe d’une puissance secrète et d’une invitation probable à offrir) et attendent une main généreuse pendant quelques heures, avec le nom du film griffonné sur un papier brouillon, droit comme des piquets, sourire aux lèvres et enthousiasme de rigueur. Le sésame en main, le cinéphile salue ses camarades, court vers l’entrée pour enfin monter les marches et trouver la meilleure place au balcon ( les plus chanceux s’assoiront dans l’orchestre et pourront admirer l’immense écran du grand théâtre lumière et dévisager les réalisateurs et leurs équipes assis non loin d’eux). Quand le générique cannois commence sur un air de Saint-Saens (Aquarium), chacun reprend son souffle : le film peut commencer.

Dans Another Year, Mike Leigh décrit le quotidien familier d’un couple soixantenaire, Tom et Gerri. Géologue pour l’un et conseillère psychologique pour l’autre, les deux mènent une vie simple, partagés entre leur potager, la famille et les amis. Un peu comme le miel, leur liesse attire ceux qui en sont dépossédés : des butineurs de bonheur. Mary et Ken, célibataires et collègues de notre sympathique couple cherche dans l’alcool un moyen de combler un vide affectif insatiable. Face à la bonhommie et la simplicité de cette petite famille s’opposent les inconsolables amis, tous dépressifs, sans cesse victimes mais jamais coupables. Avec une lenteur contemplative, à l’image d’une vie menée avec sagesse épicurienne, le film se déploie autour des quatre saisons, entre une partie de golf, un barbecue, de nombreux repas et un deuil. Mike Leigh expose avec simplicité et mélancolie plusieurs vies mêlées d’autant de tristesse que de beauté.

Another Year n’est pas un film d’action mais de sensation. Le temps passe, les couleurs changent, les rides s’agrandissent, la vie amène d’autres naissances et la mort vient chercher la vie dans son sommeil. Personne ne peut arrêter le temps, les saisons soulignent sa valeur infinie et permettent de constater l’imperméabilité des caractères : les personnages restent identiques à eux-mêmes. Dans Another Year, Mary et Ken sont toujours dans l’attente de Tom et Gerri, le couple sauveteur de leur salut. Mary boit et parle ; Ken boit puis parle. Le couple écoute, les autres s’écoutent. La générosité de cette famille anglaise peut agacer, après tout, pourquoi continuer à apprécier des amis qui déprécient la vie, se plaignent à longue de journées et envahissent votre univers sans même vous prévenir ? Mike Leigh ne dresse pas une caricature du bonheur, ni de l’entraide. Chaque chose a sa fin, rien ne demeure éternel, l’altruisme a ses limites : la famille. Quand Mary s’éprendra du fils de Tom et Gerri, la frontière éclate et les diners disparaissent.

Mike Leigh n’est pas pour rien un homme de théâtre : il privilégie les plans fixes, le huis clos et suscite des dilemmes intérieurs relancés ou adoucis par une bande son imprégnée de baroquisme. Le temps passe, les personnages entament ou clôturent un acte (une scène) par leur entrée et sortie dans la demeure du couple. Les diners s’enchainent, se ressemblent, même les rires sont parfois semblables. Gerri et Tom forment un cocon idéal pour des âmes esseulées si bien que leur gentillesse semble parfois saugrenue face à l’impertinence de leurs amis.

Mike Leigh a tout pour concourir à la palme et la remporter haut la main. La maigre sélection officielle (excepté la beauté tragique du film tchadien Un homme qui crie, la magie de l’univers d’Apitchapong Weerasethakul ou l’hymne à la création du Coréen Lee Chang-Dong) peut lui donner toutes ses chances. Surtout, Another Year filme des êtres désemparés avec brio, sans esbroufe. Chez lui, le monde n’est ni tout blanc ni tout noir et les héros ne sont pas ceux que vous croyez. Les meilleures scènes se trouvent dans le potager où toute idée d’attente, de communion avec la vie et le temps se retrouvent. Les vieilles âmes déboussolées ne peuvent connaître cet éloge du temps qui passe, ils courent après au lieu de l’apprécier ou le travailler, puisqu’ils sont bien plus en âge de penser à la mort que d’espérer en la vie. La dernière saison, l’hiver, s’avère la période la plus froide (les nuances bleutées renchérissent la tiédeur des décors et s’ajoutent au drame) et donnent une densité au film à l’approche de la perfection. Comment ne pas ressentir dans ce passage, la réflexion d’un vieil homme penché sur la mort ? Avant d’arriver à ce point, Mike Leigh n’oublie pas d’en rire.