Blue valentine, c’est l’histoire d’une romance. Mieux (ou pire, au choix), une romance américaine ( à noter qu'il n'y a que deux films américains à Cannes, dont Fair Game de Doug Liman). Il s’agit aussi d’un premier long métrage, celui de Derek Cianfrance. Le cinéphile soupire, désabusé, il a encore en tête un refrain qui lui colle à la peau, encore une love story, l’envie lui tente de fuir. Heureusement, le cinéphile est curieux (avec presque deux heures d’attente chaque jour et pour chaque film, sa curiosité se transforme en véritable obsession). Dans une salle cannoise en surchauffe et à une heure tardive se mélangent les sueurs de chacun et les parfums d’autres. Les invités défilent pourvus de leurs plus beaux apparats, les habitués s’échangent des clins d’œil complices. Sur l’écran de la salle Debussy, les ombres de Tim Burton et Michael Keaton se font face. Tous les noms des films en lice pour un certain regard se chevauchent. La salle remplie, les inconnus se côtoient, les journalistes revoient leur copie, l’attente est longue, chacun vient même à se demander si l’équipe du film sera présente. Préfèrent-ils fuir ce pataquès ? Thierry Frémaux monte sur scène. Un jeune homme trépigne sur sa chaise, derrière lui, Michelle Williams devrait s’asseoir, son rêve d’adolescent est sur le point de se réaliser, pour une fois, si quelqu’un cogne sur son siège il ne dira rien. Rien qu’en y songeant, il sourit. Musique enclenchée, l’écran affiche désormais le nom du réalisateur et son film. Sur scène, le directeur de la programmation explique les raisons de ce retard, s’insurge contre les siffleurs mécontents, souligne que sa priorité va à ceux qui attendent dehors pour enfin leur trouver une place, puis il présente quelques grands noms, Harvey Winstein -entre-autres- , et puis l’équipe de Blue Valentine. Tous cavalent sur scène, préssés et heureux d’être là. La petite Faith Wladyka distrait l’auditoire avec son tutu et ses pas de danse mêlées de salutations présidentielles. Le mimétisme cannois commence très tôt.

Douze ans et cinquante sept scénarios plus tard, naît son premier opus . Normal, Blue Valentine est bien plus qu’une romance. Ses nombreuses qualités vous amènent –presque- à oublier ses défauts. Dean et Cindy vivent ensemble depuis six années, ils ont une fille (l'irrésistible Faith Wladyka), un travail, une maison, il manque l’essentiel : l’amour. Et pourtant, ils se sont tant aimés. Blue Valentine, titre d’un fameux album de Tom Waits, s’engouffre vers le blues de l’âme. L’homme est amoureux, la femme ne l’est plus. Pourquoi ? Allez savoir. Le film s’ouvre sur une route, une bande jaune au milieu renvoie à un espace inconnu, « une route dangereuse » prévient Dean à sa femme, mais aussi l’image d’un destin inéluctable, d’un amour voué à l’échec. La jeune enfant appelle son chien, Megan. Elle hurle. Cette perte à venir, celle de l’animal retrouvé mort, symbolise aussi la dislocation de ce couple. Il s’éffrite pour ne vivre que de souvenirs, d’où ces nombreux retours en arrière dont beaucoup auraient pu être évités.

Qui voit ? Un homme aveugle, amoureux, Dean, l’incroyable Ryan Gosling, sans doute le double du réalisateur tant les visages de l’un et de l’autre se ressemblent. Aucun doute, à en croire la mise en scène, si l’histoire a mis si longtemps à voir le jour, c’est bien parce qu’elle est autobiographique. Dean vit un coup de foudre, c’est bête et méchant. Il est le seule à voir sa belle Cindy ( Michelle Williams), qui nous apparaît toujours floutée, un de ses principal trait de caractère. Deux périodes se confrontent : la rencontre et la rupture. Un montage en parallèle lie les deux et peut à la longue tendre vers la sensiblerie et desservir un propos pourtant honnête.

Peut-on reprocher au metteur en scène, l’approche masculine du film ? Le point de vue de Dean prime sur celui de Cindy. Il aime revêtir un tee-shirt avec un aigle imprimé, animal réputé pour sa vue irréprochable, toutefois, il ne voit rien, ses lunettes teintées l’en empêche ; son amour surtout. Ce film montre un homme vertueux, parfait, imprévisible, artiste, bricoleur, un homme à tout faire, prêt à tout pour reconquérir sa femme. Comment oser le quitter ? Michelle Williams a le mauvais rôle et l’assume à merveille. Femme facile, cœur indécis, mauvaise mère, elle se bat contre son mari, lui reproche l’irréprochable, jusqu’à lui demander le divorce. Quel mal la ronge pour détruire son couple ? Impossible de ne pas en vouloir à cette femme, impossible aussi de ne pas la comprendre. La mise en scène se rapproche au plus près de ses acteurs : caméra au poing, images tremblantes, cadres imprécis, dialogues corrosifs, le tout amène une proximité, comme si le spectateur vivait aussi ce chaos amoureux. Le principal défaut de ce film consiste à s’intéresser qu’à Dean : l’homme parfait amoureux d’une femme imparfaite. Il peint un mur blanc d’un bleu comparable à celui d’une chambre d’hôtel où il cherche à sauver son couple des années plus tard. Ce bleu de Blue Valentine, ce bleu de la plénitude, de l’amour éternel, ce bleu d’un monde où sa femme est tout.

Blue Valentine se finit mal. Pas une surprise. Certains pinaillent sur des facilités romanesques d’autres retiendront la souffrance d’un couple semblable à quiconque. Blue Valentine vous marque. Il y a des indélicatesses, des évidences, mais surtout, du potentiel, du réalisme, une tentative pour expliquer l’inexplicable désordre amoureux.